Fiche de lecture : La Consolation, Flavie Flament (JC Lattès, 2016)

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Avertissement de contenu : cet article contient des mentions de viol, de pédophilie, de syndrome de stress post-traumatique et de remise en cause de la parole de victime.

J’avais pensé à prendre pour point de départ une femme célèbre ayant évoqué publiquement des violences sexuelles subies et bashée par les médias et ses proches… J’ai pensé à Kesha, j’ai pensé à Amber Heard, j’ai pensé à Tristane Banon, j’ai pensé à Lady Gaga… Et j’ai trouvé la liste longue, un peu trop longue. Et, systématiquement, si ce ne sont pas les mêmes termes, ce sont au moins les rhétoriques qui demeurent tristement identiques. Ecoute de la victime puis recherche de failles dans son discours afin d’arriver à ce qui sécurise toutes les positions : la remise en cause de son témoignage.

C’est dans ce contexte de lassitude généralisée que j’ai appris que Flavie Flament, animatrice de télévision et radio, avait écrit un livre, paru chez JC Lattès, dans lequel elle mettait des mots à la fois sur son vécu traumatique (viols, agressions sexuelles, violences intra-familiales, emprise) et son chemin de prise de conscience et de guérison. Ce livre a pour titre La Consolation – choix expliqué dès la page 15 :

« Je m’appelle Flavie, j’ai quarante-deux ans. Beaucoup pensent me connaître mais jusqu’à hier encore, j’ignorais moi-même qui j’étais.

J’étais Poupette. Personne ne l’a aidée. Même pas moi.

Il est temps que nous fassions connaissance. Et puisque personne ne l’a fait pour moi, il est temps que je me console. »

 

Une narration à plusieurs voix

D’un livre très bien écrit, je voudrais avant tout m’attarder sur le choix de narration, qui explicite pour beaucoup le syndrome de stress post-traumatique que Flavie Flament, ainsi que la plupart des victimes de violences et notamment sexuelles, ont expérimenté, à différentes échelles. Il y a plusieurs narratrices, plusieurs Flavie, qui se succèdent au fil des pages. D’abord, « Poupette », surnom donné à Flavie par son grand-père, auquel elle était très attachée. Cela permet à l’auteure de donner une voix à l’enfant qu’elle a été un jour, cette petite fille dont elle a refoulé les souffrances afin de continuer à vivre. A côté de Poupette, à la troisième personne, bienveillante, Flavie-adulte, à la première personne du singulier, prend parfois du recul afin d’analyser les situations et de chercher à comprendre l’enfant. Et puis, parfois, entre deux chapitres, en italique, la Flavie du présent, encore à la première personne du singulier, mais dans un registre nettement plus adulte, avec une colère qui n’habite ni Poupette ni la Flavie-adulte qui veille sur Poupette dans sa reconstitution du passé. Et cette colère est tellement indispensable… Elle permet, notamment, de mesurer les dégâts de la mémoire traumatique sur une vie. C’est dans ces très courts chapitres, à la typographie différente (soudain, sans empattement, métaphore des racines que l’on coupe afin de mieux croître en cas de violences ? (*)) qu’elle fait état de sa prise de conscience, de ses crises d’angoisse et de sa thérapie afin d’aller mieux, d’aller bien.

« J’ai toujours su.

Toujours su que quelque chose n’allait pas.

Depuis des années, je m’arrange, je me plie. Je cohabite avec un chagrin dont l’origine m’échappe. La tristesse enserre depuis si longtemps mon âme qu’elle me semble familière, et inhérente à l’existence. J’écoute les heureux mais je ne les comprends pas. Je ne les envie pas non plus car je ne pense pas qu’un cœur puisse être autrement que le mien : à vif, donc vivant.

La brûlure est le signe qu’on existe. » (page 73)

 

Ces différents modes narratifs m’ont semblé ingénieux pour mettre en syntaxe le vécu traumatique. Le phénomène de dissociation, par exemple, courant car il permet au cerveau de se protéger d’une situation trop violente et impossible à assimiler, trouve ici tout un sens sans même qu’il ne soit besoin de l’expliciter précisément. Il y a Poupette, qui va de sidération en sidération, et, sans Flavie-adulte pour l’accompagner, pour s’accompagner, Poupette serait restée souffrante. Et seule.

Il y a quelque chose de l’ordre du pardon et de la main tendue de l’adulte à l’enfant qui est libérateur à lire. Tout ce petit monde, ces trois narratrices qui ne sont qu’une seule et même personne, se réunissent lors du dernier chapitre. Quand l’auteure raconte sa première verbalisation du traumatisme enterré dans sa mémoire, dans le cabinet du thérapeute, face à une photo d’elle enfant, cette photo qui sera la couverture de son livre :

« Le visage qui me fait face est une énigme. Poupette a disparu derrière un masque de tristesse ; ne reste d’elle que l’enveloppe vide et troublante de ses treize ans. Il y a, au fond du regard qui me fixe, une résignation qui me glace : les larmes sont inutiles. Il ne reste plus rien à pleurer. Le saccage a sidéré les traits, statufié l’enfant remuante, pétrifié cette bouche qui semble fermée à double tour sur ce secret qui d’un coup, dans le cabinet du docteur G., se rompt à jamais comme un hurlement que plus rien ne viendra arrêter.

« Il m’a violée », me suis-je entendue dire.

« Il m’a violée », ai-je répété, assommée par l’intensité de la révélation et cependant étrangement soulagée : prononcer ces mots, c’était tendre enfin la main à Poupette, pour la sortir de l’abîme où je l’avais abandonnée il y a près de trente ans. Viens, Poupette, viens… Tu n’as plus rien à craindre, fais-moi confiance. Je suis là désormais : nous ne nous quitterons plus. » (page 248)

 

« Un livre choc » : l’accueil médiatique ou la démonstration du néant des connaissances sur les violences sexuelles

De quoi parle ce livre, en fait ? Le récit des premiers viols est dans tous les journaux qui en ont fait une recension : à l’âge de treize ans, en vacances avec sa mère au Cap d’Agde, Flavie Flament est repérée par un photographe célèbre qui lui propose de poser pour lui. Sa mère accepte, et voilà Flavie Flament contrainte, tous les jours de ses vacances estivales, à aller se déshabiller pour se vêtir selon les choix d’un vieil homme qui la prend en photo. Lassée, elle prend sur elle afin de ne pas décevoir sa mère, espérant toujours gagner l’amour maternel d’une façon ou d’une autre. Elle comprend a posteriori que les malaises qu’elle avait ressentis étaient, de fait, des alertes rouges, car « Poupette » comprenait que la situation n’avait rien de normal. L’homme qui lui ouvre nu, qui la force à sortir nue, qui lui fait regarder des femmes nues sur la plage, qui la touche puis la viole… et, dans tout ça, son impossibilité de verbaliser ce qui lui arrive à sa mère, de peur de la décevoir, de n’être pas crue.

« 13h15.

Poupette entend l’alarme de sa montre : son cœur bondit. Elle se lève en hâte. Essuie le sable sur ses cuisses et réajuste son tee-shirt. Discipline ses longs cheveux en bataille. Et rentre en courant.

Il ne faut pas être en retard.

A 14 heures, elle a viol. » (page 121)

 

Absente à elle-même, avec des gestes mécaniques, avec les émotions qui la fuient, Flavie Flament revient sur l’adolescence, à partir de treize ans, d’une jeune fille violée par un prédateur pédophile et maltraitée par une mère qui cherchait à vivre à travers elle (entre régimes forcés, insultes, instauration d’une relation d’emprise)… Une jeune fille qui cesse de s’appartenir à elle-même. Et qui deviendra proie, reconnue par d’autres prédateurs d’autres âges, jusqu’à chercher à comprendre comment rompre ce cycle. C’est une partie de son intervention chez Salut les terriens diffusée le samedi 22 octobre 2016 :

« Je n’ai pas su dire non parce que je ne savais pas ce que c’était que dire non. Je ne savais pas que ce corps qui était le mien n’appartenait qu’à moi et à personne d’autre. » (11e minute)

 



Flavie Flament dit tout – Salut les terriens… par salutlesterriens
 

Si, quelle que soit la presse, Flavie Flament demeure, à l’image de son texte, pudique et digne, les réactions médiatiques n’ont pas ces qualités. Beaucoup ont titré « livre choc », « révélations choc », comme s’il s’agissait du premier livre témoignage de violences sexuelles… Ou bien est-ce la première fois qu’une célébrité télévisuelle raconte un tel vécu ?

Dans un premier temps, j’ai été assez heureuse que, malgré des errances de syntaxe médiatiques, la parole de Flavie Flament soit entendue. Par exemple, « Flavie Flament avoue s’être fait violer » : elle démonte cette phrase, écrite à toutes les sauces hélas, à partir de 8’25 dans la vidéo précédente. Une correction afin de rendre la phrase correcte serait : « Flavie Flament témoigne avoir été violée ». L’aveu n’appartient pas à la victime mais au coupable, à l’agresseur. Le fait que Flavie Flament recadre ainsi les choses à la télévision et dans la presse confère à son témoignage une portée politique et féministe. C’est peut-être parce qu’elle connaît les arcanes médiatiques ; quoi qu’il en soit, son vœu exprimé de parler pour les victimes qui ne le peuvent pas prend de la force et de l’ampleur quand elle le fait aussi bien, sans sombrer dans la facilité sémantique ni dans la vulgarité promotionnelle. Véritable prouesse de sa part.

 



Cependant, sur ce même plateau, ce même soir du 22 octobre, Thierry Ardisson choisit de donner le nom de son violeur (ce qui l’expose à une plainte pour diffamation, le délai de prescription étant, hélas, passé pour Flavie Flament) et de l’insulter face caméra. Si le nom est recouvert au montage par un sobre « bip », censure hypocrite, les insultes ont érigé Thierry Ardisson en héros de la cause des victimes de violences sexuelles. Et pourtant, il s’agit du même qui ponctuait le témoignage pour tentative de viol de Tristane Banon de « C’est génial !… Ah mais j’adore !… » (aux alentours de la 2e minute, voir ci-dessus). De toute façon, je garde à l’esprit qu’un homme ne sera jamais l’égérie d’un féminisme et que l’héroïne de l’histoire demeure Flavie Flament qui, par sa sobriété, son élégance et sa finesse d’esprit, élève le débat et le maintient dans l’intelligence qu’il mérite – et qu’elle mérite également.

Et puis les jours ont passé. Très peu de jours, en vrai. D’abord, la machine à s’indigner a été preste à épingler le nom du violeur présumé, David Hamilton, qui, évidemment, souhaite porter plainte en diffamation, comme à chaque fois – et comme c’est facile, puisque la loi le protège, lui. Et puis Gala, pour ne pas le nommer, à chercher à faire entendre des voix autres que celle de Flavie Flament, à savoir sa mère et son frère, personnes qu’elle ne fréquente plus aujourd’hui afin de se protéger. Les deux ont d’ailleurs la même version, en résumé : oh la la, qu’elle a l’air d’aller mal,  nous on a toujours été gentils avec elle, elle réécrit l’histoire, elle ne nous en avait jamais parlé, elle invente, quelle hystérique. (Note : je ne ferai aucun lien vers les articles traitant de ces personnes car je ne souhaite apporter d’audience ni aux journaux qui, sans aucune honte, font paraître de tels propos dans leurs pages, ni à ces individus.)

 

« Raté » : un parcours de résilience ou de guérison plein d’espoir

Dans le chapitre « Chuuuuut… », Flavie Flament revient sur les différentes injonctions au silence qui lui ont été formulées dans sa jeunesse, que ce soit de sa mère, de son père, de sa meilleure amie… Elle met en parallèle ces injonctions formulées à haute voix avec celle, violente physiquement, du pédophile qui la viole :

« Le photographe n’a jamais dit « Chuuut ».

Il a mis sa main sur sa bouche pour l’empêcher de crier.

Puis de parler.

Raté. » (page 129)

 

Ce « raté » qui ferme un chapitre est extraordinaire, jubilatoire : la flamme de la vie en elle n’est pas éteinte, quand bien même elle vacille des violences subies.

Quelques pages plus loin, la Flavie-analytique restitue une partie de sa thérapie à ce sujet :

« Non, je ne suis pas folle. Je suis juste complètement déréglée. Il [Docteur G., son psychiatre] compare mon système émotionnel à un tableau électrique dont on aurait modifié les connexions. Les épreuves de ma vie m’auraient « câblée » de telle sorte que parfois, ça disjoncte, ça saute, ça pète… […]

Il y aurait donc un mode d’emploi. Il suffirait de me réparer. » (page 132)

 

La « réparation » et la « consolation » peuvent donc passer, comme pour Flavie Flament, par la verbalisation des traumatismes. L’écriture a cette fameuse vertu cathartique, ce que certains nomment « résilience ». Par la rédaction puis la publication de ce témoignage, Flavie Flament offre, à mon sens, une montagne d’espoir. Car malgré les traumatismes et malgré la justice impossible (et même si le crime n’était pas prescrit, aurait-il été pénalisé ? Un coup d’œil sur les chiffres permet de douter du principe même de « justice » pour les violences faites aux femmes…), malgré l’anxiété et le stress post-traumatique, malgré une certaine violence dans la médiatisation de son livre, Flavie Flament demeure digne, la tête sur les épaules, émouvante, et forte. Elle s’expose avec toute la complexité d’une personne, elle n’est pas la « victime parfaite » que recherchent certains, et c’est aussi, peut-être, ce qui fait de son témoignage et de sa présence médiatique un bien incroyable.

La Consolation, c’est le livre que j’aurais aimé ne jamais avoir à lire, car j’aurais souhaité qu’il n’arrive jamais à personne des violences sexuelles ; mais c’est aussi le livre que j’aurais aimé lire plus tôt, lorsque j’étais moi-même en errances. Et pour toutes ces raisons : si vous me lisez, merci, Flavie Flament.

 


(*) : Dans le monde de la typographie, on distingue notamment deux grandes catégories de polices : celles avec empattements (les petites pattes qui tiennent les lettres, comme la Times New Roman) et celles qui en sont dépourvues (les lettres n’ont rien qui les rattache à la terre, du coup, comme Arial et Comic Sans MS). Ce choix éditorial, les empattements pour le témoignage de Poupette et pas d’empattements pour le regard de la Flavie, adulte, qui a coupé les ponts avec sa famille toxique, m’a semblé très pertinent pour, encore une fois, montrer à quel point la forme nourrit le fond.

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